
Gouvernance des connaissances en contexte contraint : architectures de résilience et innovations transformatives
Contexte : le paradoxe de l’abondance numérique face aux contraintes réelles
Un constat planétaire
À l’ère du numérique, l’information est omniprésente, produite à un rythme inédit. Pourtant, pour une grande partie des institutions et des populations, notamment dans l’espace francophone, cette abondance théorique se heurte à des réalités tenaces : ressources financières limitées, infrastructures technologiques déficientes, fractures numériques et cognitives profondes, cadres législatifs, normatifs et réglementaires inadaptés, pressions socio-économiques et politiques (Kiyindou, 2007) . Ces contraintes ne sont pas de simples obstacles techniques, mais des éléments structurants qui redéfinissent les conditions de production, d’accès et de partage des savoirs.
Une inversion de perspective nécessaire
Plutôt que de considérer les contraintes comme des limitations à surmonter, cette 10ᵉ édition propose de les envisager comme des catalyseurs d’innovation. Cette dynamique se manifeste notamment dans la manière dont plusieurs pays du Sud transforment les contraintes liées à la diffusion des connaissances en opportunités, à travers le développement de l’open access et de modèles alternatifs de circulation des savoirs (Piron, 2016). Les environnements contraints obligent à repenser les modèles établis, à inventer des solutions frugales, à valoriser les ressources locales et à développer des formes de collaboration inédites (Agarwal et al., 2021 ; Bhatti et al., 2017 ; Schumacher, 1973). C’est dans ces contextes que pourraient naître les architectures informationnelles les plus résilientes, les plus inclusives et les plus adaptées aux défis du XXIᵉ siècle (Avgerou, 2008 ; Heeks, 2014 ; Heeks, 2020).
Le retour à Dakar : un choix porteur de sens
En Afrique, la gestion des savoirs et de l’information se développe dans des contextes souvent difficiles, mais qui révèlent aussi une remarquable capacité d’innovation de la part des institutions et des communautés. Ces environnements nous enseignent beaucoup sur la manière d’organiser, de coopérer et de faire circuler les connaissances malgré les obstacles. Ils montrent comment il est possible de répondre concrètement aux besoins en matière d’éducation, de culture et d’accès à l’information. Les femmes y occupent d’ailleurs une place essentielle, particulièrement dans les métiers de l’information, la formation et l’accompagnement des publics.
Depuis plus de soixante ans, l‘EBAD (École de bibliothécaires, archivistes et documentalistes) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar forme des générations de professionnel·le·s et fait avancer la recherche en sciences de l’information, archivistique et documentation. C’est devenu une référence incontournable en Afrique francophone.
Revenir à Dakar pour cette 10e édition a un double sens : d’une part, nous ancrer dans un territoire ouest-africain riche de pratiques et d’expériences informationnelles à partager ; d’autre part, renforcer le rôle de l’EBAD comme lieu de réflexion, de recherche et de coopération internationale. Ce retour s’inscrit aussi dans une histoire commune, puisque l’École y avait déjà été accueillie en 2016 et 2021.
Cette dixième édition marque une décennie d’engagement de l’AIFBD au service des professionnel·le·s et des chercheur·se·s francophones en sciences de l’information. Elle s’inscrit dans une dynamique à la fois rétrospective et prospective, en capitalisant les acquis des éditions précédentes tout en ouvrant de nouveaux chantiers de recherche, de formation et d’action pour la décennie à venir. Conçue comme un espace de formation avancée, de débat scientifique et de co-construction, l’École d’Été entend contribuer à l’émergence d’une profession plus proactive face aux problématiques émergentes, en faisant de l’événement un laboratoire vivant, producteur de connaissances, mais aussi d’outils, de méthodes et de réseaux réellement mobilisables, adaptés aux réalités locales et régionales.
Axes thématiques
Axe 1 : Théories et épistémologies de la contrainte : Repenser les fondements conceptuels des sciences de l’information
Cet axe invite à une réflexion critique sur les cadres théoriques qui sous-tendent nos pratiques. Comment penser la gouvernance des connaissances lorsqu’on part du manque plutôt que de l’abondance (Mignolo, 2011) ? Quels apports des épistémologies postcoloniales, féministes ou décoloniales pour comprendre les dynamiques informationnelles dans les Suds ? Comment développer des métriques alternatives pour évaluer l’impact réel des dispositifs informationnels en contexte contraint ? Nous encourageons les contributions qui proposent des cadres conceptuels novateurs, nourris par des terrains spécifiques, mais visant une portée générale.
Axe 2 : Architectures frugales et systèmes adaptatifs : concevoir pour la rareté et la résilience
Les contraintes matérielles (financières, techniques, énergétiques) imposent de repenser complètement la conception des systèmes d’information. Cet axe explore les solutions Low-Tech, les modèles de maintenance durable, les stratégies de préservation du patrimoine dans des conditions extrêmes (conflits, changements climatiques), ou encore les dispositifs d’accès hors réseau (Kostakis et al., 2023). Les contributions pourront présenter des études de cas, des prototypes, des retours d’expérience sur des réalisations concrètes qui démontrent qu’on peut « faire mieux avec moins » (Radjou et al., 2015).
Axe 3 : Souveraineté numérique et technologies appropriées : maîtriser nos futurs technologiques
La dépendance technologique est une forme de contrainte particulièrement prégnante. Comment développer des infrastructures numériques communautaires ? Comment concevoir des applications d’IA responsables et situées, répondant aux besoins locaux sans renforcer les asymétries globales (Birhane, 2020) ? Comment mettre en œuvre des standards ouverts et interopérables dans des environnements hétérogènes ? Cet axe accueille aussi bien des réflexions critiques sur les politiques technologiques que des présentations d’outils et de plateformes alternatives.
Axe 4 : Écologies informationnelles et partenariats transformateurs : recréer des écosystèmes du savoir
Une contrainte fondamentale est souvent l’isolement (isolement géographique, institutionnel, disciplinaire, etc.). Cet axe explore les modèles de collaboration qui permettent de le surmonter : communs de la connaissance (Hess et al., 2008), partenariats Sud-Sud, réseaux de compétences distribués, médiation interculturelle. Nous nous intéressons également au rôle des bibliothèques et centres de documentation, institutions patrimoniales comme tiers-lieux, espaces de valorisation des connaissances, de transformation sociale, de construction et de résilience collective.
Axe 5 : Futurs imaginés et scénarios prospectifs : anticiper la prochaine décennie
D’ici 2036, le secteur de l’information documentaire connaîtra une transformation structurelle profonde. Les modes de production, d’organisation, de conservation et de diffusion des ressources informationnelles évolueront radicalement (Dezuanni et al., 2024). Quels défis majeurs attendent les bibliothèques, services d’archives, centres de documentation et systèmes d’information au cours des dix prochaines années ? Quelles compétences les professionnel·le·s devront-ils·elles maîtriser pour piloter l’évolution des pratiques documentaires, orchestrer la gestion des données, valoriser les patrimoines informationnels et répondre aux usages émergents des publics ?
Cet axe vise à anticiper ces mutations par une approche prospective : construction de scénarios d’évolution, analyse des transformations des dispositifs documentaires, expérimentation de modèles innovants de médiation et de gestion des connaissances. Il valorise également les travaux des chercheur·se·s et de professionnel·le·s, dont les contributions renouvellent les cadres théoriques et les pratiques professionnelles du domaine.
Références
Agarwal, N., & Brem, A. (2021). Frugal Innovation and Its Implementation. Cham: Springer.
Avgerou, C. (2008). Information systems in developing countries: A critical research review. Journal of Information Technology, 23(3), 133–146.
Bhatti, Y., & Ventresca, M. J. (2017). How can “frugal innovation” be conceptualized? Journal of Frugal Innovation, 4(1), 1–19.
Dezuanni, M., Osman, K., Burton, A., & Heck, E. (2024). IFLA Trend Report 2024: Facing the future of information with confidence: Phase 2. Brisbane: Digital Media Research Centre.
Heeks, R. (2014). ICTs for development: From an informational to a transformational perspective. Journal of International Development, 26(2), 229–251.
Heeks, R. (2020). Information and Communication Technology for Development (ICT4D). London: Routledge.
Hess, C., Ostrom, E., & McCombs, G. M. (2008). Understanding Knowledge as a Commons: From Theory to Practice. College and Research Libraries, 69(1), 92–94.
Kiyindou, A. (2007). De la fracture numérique à la fracture cognitive: pour une nouvelle approche de la société de l’information. Thémat’IC. Retrieved from http://thematic.hautetfort.com/media/00/02/674092538.pdf
Kostakis, V., Pazaitis, A., & Liarokapis, M. (2023). Beyond high-tech versus low-tech: A tentative framework for sustainable urban data governance. Big Data & Society, 10(1), 20539517231180583. doi: 10.1177/20539517231180583
Mignolo, W. (2011). The darker side of western modernity: Global futures, decolonial options. Duke University Press. Retrieved from https://books.google.com/books?hl=fr&lr=&id=m_vnpxCkoZcC&oi=fnd&pg=PR7&dq=The+Darker+Side+of+Western+Modernity:+Global+Futures,+Decolonial+Options&ots=LNywvt7ABo&sig=k_Mo3Mrqdel5dWUdUP4uxMdUJBg
Piron, F. (2016). Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux : pour une science ouverte juste, au service du développement local durable. Éditions Science et bien commun. Retrieved from https://hdl.handle.net/20.500.11794/13715
Radjou, N., & Prabhu, J. (2015). Frugal Innovation: How to do more with less. The Economist.
Schumacher, E. F. (1973). Small is beautiful: Economics as if people mattered. London: Blond & Briggs.
Modalités de participation
Formats proposés
- Conférences plénières
Cadrage conceptuel, état de l’art, controverses, perspectives internationales. Attendus : problématique forte, thèse claire, mise en perspective rigoureuse. - Communications scientifiques
Résultats de recherche, démarches méthodologiques, comparaisons interterritoriales. Attendus : cadre théorique, méthode explicite, résultats discutés, limites et portée. - Tables rondes thématiques
Débat multiacteurs (universités, administrations, bibliothèques, archives, ONG, secteur privé). Attendus : question centrale nette, profils complémentaires, animation structurée. - Retours d’expérience
Cas institutionnels (bibliothèque, archives, université, administration) avec conditions de réussite/échec et transférabilité. Attendus : contexte, arbitrages, résultats observables, enseignements. - Démonstrations / sessions outils
Logiciels, plateformes, référentiels, dispositifs Low-Tech. Attendus : démonstration orientée usage, prérequis, conditions de déploiement, limites.
Éléments communs à toute soumission
Chaque proposition devra indiquer :
- le format retenu (plénière, communication, table ronde, retour d’expérience, démonstration),
- un titre et 5 mots-clés,
- l’axe thématique principal,
- le nom, l’affiliation et le courriel du ou des auteur·e·s,
- un résumé structuré adapté au format,
- et, si nécessaire, les besoins techniques ou logistiques.
Langue de travail : français
Prise en charge financière des participants
Toute personne souhaitant présenter une communication, sous quelque format que ce soit, devra être soit officiellement désignée par son institution d’origine, laquelle assurera la prise en charge des frais de déplacement et d’hébergement, soit participer à titre individuel en assurant elle-même l’intégralité de ces frais.
Processus de soumission et calendrier
Procédure de soumission
Les soumissions sont à envoyer au comité d’organisation de l’école d’été.
- Mohamadou SECK : mohamadou.seck@ucad.edu.sn
- Chantal Kamole Moukoko : kamole2013@gmail.com
Calendrier
- 9 février 2026 : ouverture officielle de l’appel à communications
- 16 mars 2026 : date limite de soumission des propositions
- 6 avril 2026 : notification aux auteur·e·s
- 20 avril 2026 : date limite d’inscription des auteur·e·s retenu·e·s
- 3–9 mai 2026 : tenue de l’École d’Été (Dakar)

